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"Nigger Rock" : des esclaves au Québec?

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--19 février 2003

Dans le village de Saint-Armand, dans les Cantons de l'Est, des citoyens s'emploient à préserver les vestiges d'un village d'esclaves noirs datant du XIXe siècle. Enquête.

Au Québec, l'histoire des Noirs, dont c'est le mois en février, est considérée comme l'histoire des "autres", les immigrants d'origine africaine ou antillaise. La contribution des Noirs à l'histoire québécoise reste encore un secret bien gardé.

Dès 1960, l'historien Marcel Trudel, aujourd'hui âgé de 85 ans, a osé dire que des esclaves amérindiens et noirs étaient utilisés en Nouvelle-France. En 1990, il pu-bliait le Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada français, dans lequel il recense plus de 4000 esclaves, dont au moins le tiers était des Noirs.

Un cimetière d'esclaves au Canada
À moins d'une heure de Montréal, sur les rives du lac Champlain, le village de Saint-Armand cache des trésors inestimables pour une meilleure connaissance de l'histoire des Noirs au Québec. On y retrouverait, entre autres, le seul cimetière connu d'esclaves au Canada, le Nigger Rock, qui daterait du tournant du XIXe siècle, selon la tradition orale de la région.

"D'après un recensement datant de 1851, 283 Noirs habitaient la région de Brome-Missisquoi", affirme Dominic Soulié, président du Centre historique de Saint-Armand. Depuis deux ans, l'homme remue ciel et terre pour protéger ce lieu historique menacé. Il a repris le flambeau après que le seul Noir connu de la région, Hank Avery, eut décidé, en 1997, d'user de tous les moyens pour que soient protégés ces vestiges du passé.

L'esclavage, un sujet tabou
Dès le début de la visite de Saint-Armand, Dominic Soulié avertit qu'il ne veut pas créer de nouvelles polémiques avec cette histoire, et que le sujet de l'esclavage a toujours été tabou dans la région. Il explique qu'il n'existe que peu de preuves écrites de ce qu'il avance, car le travail de recherche historique n'a pas encore été réalisé.

Toute l'histoire prendrait racine en 1783, avec l'arrivée dans la région de Philip Luke, un loyaliste qui avait décidé de quitter les États-Unis pour s'installer au Canada. En 1794, à la mort de sa mère, Philip Luke hérite de six esclaves, comme en témoigne un document faisant état des biens possédés par la dame. Ces preuves ont été analysées par l'anthropologue Roland Viau, de l'Université de Montréal, mandaté par le ministère québécois de la Culture en 1998 pour faire la lumière sur la question.

L'anthropologue se base aussi sur un recensement de 1825, selon lequel le fils de Philip Luke, Jakob, vivait avec treize autres personnes sur sa propriété au moment de son dècès, en 1824. En raison de l'âge auquel Jakob est décédé (27 ans) et de l'âge de ces personnes, il est impossible qu'elles aient toutes été ses enfants.

Une tradition orale qui perdure
Sur leur terre, les Luke avaient un cimetière familial avec épitaphes, qui sont toujours en place. La tradition orale anglophone veut que les esclaves de la famille Luke aient été enterrés quelques dizaines de mètres plus loin, devant une colline d'ardoise, ce qui deviendra le Nigger Rock. Ce nom, transmis à travers le temps par les habitants du village, est reconnu par la Commission de toponymie du Québec.
Roland Raymond, dont la famille est installée à Saint-Armand depuis plusieurs générations, se rappelle que dans sa jeunesse, il passait souvent dans le chemin qui longe l'ancien terrain des Luke. Une affiche verte mentionnait "Luke Cemetery", et sur le même poteau, une autre inscription, pointant dans le sens opposé, disait "Negro Cemetery".

"L'écriteau du "Negro Cemetery" a été enlevé trois fois par les propriétaires du terrain, puis remis en place par des citoyens du village", explique M. Raymond. "La dernière fois, la pancarte a été retrouvée quarante kilomètres plus loin."

Vers 1950, la terre des Luke a été achetée par la famille Benoît. Le propriétaire, en voulant creuser un chemin sur sa terre, aurait découvert des ossements humains. Informé par son facteur de l'existence d'un cimetière d'esclaves à cet endroit, il aurait réenterré les os un peu plus loin, sans plus de formalités.

Un complexe "afro-américain"
Mais le "complexe afro-américain" est bien plus qu'un cimetière, d'après M. Soulié et la centaine de membres du groupe qui tente de préserver le patrimoine de la région. Peu de gens ont pu accéder au site, mais Dominic Soulié cite Robert Sloma, un archéologue du Vermont, qui aurait trouvé des briques témoignant de la présence de fours à réverbères à l'arrière de la propriété des Benoît, tout juste sur la frontière américaine. Les Luke étaient des producteurs de potasse, dont la fabrication demande beaucoup de travail humain. On peut supposer que pour que cette entreprise soit rentable, ils auraient uti-lisé des esclaves.

Selon M. Soulié, il y aurait aussi les fondations des cases habitées par ces esclaves derrière la petite colline du Nigger Rock. Quant à la petite chapelle des Noirs, presque détruite, elle est facilement visible à partir de la route.

Par ailleurs, sachant que l'esclavage a été officiellement aboli en 1833 dans l'empire britannique, il y a lieu de se demander ce que la famille Luke a fait de ses esclaves après cette date. "Les 283 Noirs qui vivaient dans la région en 1851 étaient répertoriés selon leur couleur et non selon leur statut", déplore Dominic Soulié.

L'histoire, question d'interprétation
En effet, une bonne partie de la compréhension de l'histoire en général, mais de l'histoire des Noirs en particulier, repose sur des ouï-dires et des hypothèses que seuls des historiens et des anthropologues peuvent confirmer de façon scientifique.

Plusieurs pièces historiques qui manquent au casse-tête sont entre les mains ou sur les terres de vieilles familles de la région, comme en témoignent deux livres de comptes du premier magasin général du village, ouvert en 1799, et consultés chez Robert Côté, résident de Saint-Armand et membre actif du Centre historique.

Le jour de la visite du village, le propriétaire de ces documents menaçait de les reprendre avant qu'ils n'aient été analysés par l'historien Marcel Trudel. Robert Côté et Dominic Soulié craignent de ne plus jamais les revoir si leur propriétaire les reprend. "Si ces documents brûlent un jour, sans avoir été étudiés, on perd tout ce qu'ils renferment", explique M. Côté avec émotion.

Préserver l'image du patrimoine
Le complexe "afro-américain" alimente toutes sortes de chicanes de familles et de voisins depuis plusieurs générations, au point où certains habitants de Saint-Armand, dont quelques-uns sont influents au Conseil municipal, ont tenté d'enterrer l'affaire pour ne plus en entendre parler.

Les propriétaires, des agriculteurs, craignent de perdre leur terre, qui est leur gagne-pain, et ne veulent pas d'un centre de pèlerinage ni de visiteurs envahissants, comme cela s'est déjà produit. Les défenseurs de ce patrimoine tentent de convaincre la famille Benoît des avantages qu'ils pourraient tirer des riches-ses que renferme leur propriété, car ils veulent en faire un projet commun à toute la région. "Trop de gens tentent de se faire du capital avec ce dossier. Le plus important maintenant, c'est de protéger "l'image" de ce patrimoine, trop souvent déformée par des journalistes en manque de sensationnalisme. Nous voulons découvrir et partager notre passé collectif. Nous avons une histoire commune, plusieurs personnes de la région ont sûrement des Noirs dans leur arbre généalogique et ne le savent même pas…", avance Dominic Soulié.

Favoriser les échanges culturels
Car le but avoué des membres du Centre historique de Saint-Armand est d'accroître les échanges culturels. Ils ont ima-giné plusieurs projets à cette fin, dont la mise sur pied d'un café pour favoriser les rencontres entre les gens de la région et avec les visiteurs. Mais avant cela, "le patrimoine de notre région doit être reconnu, étudié et préservé", martèle Dominic Soulié.

Malgré le rapport de Roland Viau confirmant que les archives et les vestiges de Saint-Armand témoignent d'une forte présence noire dans la région et attestent la tradition orale locale, le gouvernement du Québec n'y a pas donné suite. En juillet dernier, le Conseil municipal de Saint-Armand a voté en faveur d'une résolution reconnaissant l'histoire du Nigger Rock. "Il y a un an, cela aurait été impen-sable", opinent les trois membres du Centre historique que nous avons rencontrés. "Plus incroyable encore, il y aura une exposition, "Visages de l'esclavage", à l'hôtel de ville de Saint-Armand les 22 et 23 février prochains. Cela montre qu'il y a vraiment une ouverture en ce sens. Il n'y aura plus de retour en arrière dans ce dossier", se réjouit M. Soulié.

L'histoire des Noirs au Québec, une affaire d'immigration?
Lors de cette exposition, le ministre québécois de l'Immigration et des Relations avec les citoyens, André Boulerice, doit remettre une distinction à l'historien Marcel Trudel. Mais le fait que ce soit ce ministre qui s'occupe du dossier de Saint-Armand, plutôt que celle de la Culture, laisse penser que l'histoire des Noirs, au Québec, est peut-être encore considérée comme une affaire d'immigration.