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Un transatlantique à Stanstead, Partie 2

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lucania.jpgLe voyage inaugural du Lucania annonce une carrière remplie de succès. Parti de Liverpool le 2 septembre 1893, il rejoint New York le 9. Le New York Times du lendemain s’empresse de vanter les exploits du Cunarder qui a accompli le trajet en 5 jours, 15 heures et 37 minutes, soit 1 heure et 13 minutes de moins que le City of Paris de l’American Line. Tout au long de sa vie, les records successifs du Lucania se verront immortalisés dans le quotidien new-yorkais et il se passera peu de jours sans que les lecteurs prennent connaissance des limites inlassablement repoussées par le transatlantique britannique.

De fait, tant le Campania que le Lucania se montreront dignes de la réputation de la flotte britannique de la Cunard et ne tarderont pas à démontrer leur supériorité aux autres compagnies maritimes reliant le Vieux Continent au Nouveau en remportant ce qui était devenu le symbole de la réussite de la marine marchande, le Ruban Bleu, flottant sur le mât arrière du navire.

La course au Ruban bleu remonte à l’année 1838, lorsqu’en avril, le Sirius traverse les dangereuses eaux de l’Atlantique Nord en 18 jours et 10 heures, arrivant à New York en partance de Cork (vitesse en nœuds : 6,7). Le Great Western rattrape son concurrent de la British and American Steam Navigation Company et couvre la même distance en trois heures de moins (9,52 nœuds). Il restera détenteur du trophée de 1838 à 1841, année où le Cunarder Columbia (9,78 nœuds) lui fauche le ruban convoité pour le conserver jusqu’en 1843, lorsque le Great Western dépasse les 10 milles marins pour la première fois. La lutte se poursuit pendant des décennies, opposant fréquemment la Cunard, l’American Line et la White Star Line.

Le Campania s’approprie du Ruban entre 1893 et 1894 (vitesse du trajet aller : 21,75 nœuds; et 21,37 au retour), suivi par le Lucania qui bat son jumeau en 1894 sillonnant l’océan dans les sens Est-Ouest et Ouest-Est respectivement à 21,81 et 22,07 milles marins. Ce dernier restera invaincu jusqu’en 1897 sur le trajet New York – Liverpool et jusqu’en 1898 entre l’Europe et l’Amérique, années où le navire doit s’incliner devant son compétiteur, le Kaiser Wilhelm der Grösse de la Norddeutscher Lloyd (22,29 nœuds vers les États Unis et 22,33 au retour). La Cunard reprendra l’avantage avec une nouvelle génération de transatlantiques lancée en 1906, à laquelle appartiennent le Lusitania et, surtout, la Reine des reines, le Mauretania qui conservera le Ruban pendant 22 ans avec des traversées océaniques dépassant les 26 nœuds. À titre indicatif, ce navire pouvait transporter 563 personnes en première classe, 464 en deuxième et 1 138 en troisième; son équipage comptait 802 membres.

medium_marconi.jpgLes prouesses du Lucania ne se limitent pas uniquement à sa rapidité. Triomphe de l’architecture navale et de l’ingénierie maritime, symbole de raffinement et d’élégance il va définitivement marquer le nouveau siècle et symboliser sa modernité en 1901, année où il se voit sélectionné pour devenir le premier bâtiment à être équipé du système de télégraphie sans fil de Marconi et pour envoyer, en août, du milieu de l’océan, un message à New York. Cette prouesse fera couler beaucoup d’encre. À ce moment, à la frontière du Québec et du Vermont, les travaux de construction de la Bibliothèque et Opéra Haskell commencent; la pose de la pierre angulaire a lieu le 15 octobre.

Né de père italien et de mère irlandaise, maîtrisant parfaitement la langue de Shakespeare, Guglielmo (William dans la presse américaine) Marconi (Bologne, 1874 - Rome, 1937) part pour l’Angleterre en 1896 où son invention recevra enfin un chaleureux accueil. Dès 1897, il établit une liaison en mer dans le détroit de Bristol, couvrant 14 kilomètres. Perfectionnant inlassablement ses équipements, Marconi atteint, en 1901, une longueur d’onde de 1 100 m avec sa station de Poldhu, en Cornouailles.

medium_mckay.lucania.jpgToujours en 1901, au mois d’août, le capitaine du Lucania, Horatio McKain envoie son message historique : «Tout va bien à bord. Nous sommes à 237 milles de Sandy Hook. Espérons arriver au port de New York samedi.»

Cette même année, les navires de commerce et de croisière adoptent ce moyen de communication révolutionnaire. Le Campania est équipé du système de Marconi en octobre. En décembre, autre événement sensationnel, les signaux de Poldhu sont reçus par le poste de Signal Hill (Terre-Neuve), à 3 400 kilomètres de distance. L’Ancien et le Nouveau Continent sont dorénavant reliés. On peut tourner la page sur l’isolement des navires en mer.

Améliorant encore la capacité du système, Marconi y adjoint le détecteur magnétique qu’il teste dès 1902 et pour lequel la Société Marconi déposera un brevet en 1903. Quelques mois auparavant, en janvier, suite à la construction de stations à la Baie de Glaces, au Canada - celle-ci servant de relais entre l’Europe et l’Amérique - et au cap Code, aux États-Unis, le président Roosevelt s’entretiendra avec le roi Edouard VII, communiquant à distance mais en direct grâce à la TSF. En mars 1902, le colonel Horace Stewart Haskell a déjà engagé Erwin LaMoss, de Boston, pour exécuter le décor scénique de l’opéra de Derby Line – Rock Island. En juin, dans une lettre de James Ball adressée au colonel on trouve mention d’une gravure du Lucania envoyée au destinataire. Ball et LaMoss semblent avoir discuté du sujet du rideau, une vue de la Sérénissime incluant le célèbre bateau à vapeur arrivant dans les eaux vénitiennes, et ils attendent la décision finale de Haskell. Celui-ci accepte sur le champ les propositions émises et, quelques jours plus tard, Ball invite son cher Stewart à renvoyer l’illustration à E. LaMoss.

En février 1903 – à ce moment le peintre scénique bostonien met la dernière touche au rideau de scène de l’Opéra Haskell – le Lucania publie son premier quotidien du soir à tirage limité, le Cunard Daily Bulletin basé sur les marconigrames, ces dépêches transmises par télégraphie; le physicien navigant sur le transatlantique en octobre, hommage lui sera rendu en première page : «Signor Marconi on Board».

medium_cunard.jpgLes passagers du Lucania, particulièment ceux de première classe – le gratin de la société, les célébrités du monde sportif ou artistique, les négociants, les couples en lune de miel, etc. – adoptèrent instantanément ce nouveau mode de communication qui s’offrait à eux; les messages arrivaient rapidement aux familles, aux partenaires d’affaires et l’on pouvait se tenir au courant de l’actualité événementielle. Certains voyageurs iront même jusqu’à organiser des parties d’échec à distance.

medium_arabic.jpgLe transatlantique de la Cunard voguera encore plusieurs années sur l’océan, sans incidents majeurs, avant de connaître une tragique destinée. Le 14 août 1909, à Liverpool, le Lucania prend feu; on enverra sa carcasse à la démolition. Quant à son jumeau, le Campania, il connaîtra également une triste fin. Converti en porte-avions durant la Premième Guerre mondiale, le 5 novembre 1918, il entre en collision avec d’autres navires et coule, mais tout l’équipage est sauvé.

Le colonel Horace Steward Haskell aura maintes fois l’occasion d’admirer le rideau de scène de l’opéra Haskell installé en mai 1904. À n’en point douter, son imagination le transportera jusqu’à Venise à bord du Lucania. Toutefois, ce rêve ne se réalisera pas. Lors de son voyage de 1909 autour de la Méditerranée, Horace et sa famille navigueront sur l’Arabic, un paquebot américain.

L’auteur tient à remercier tout particulièrement Nancy Rumery & Marie-France Journet de la Bibliothèque Haskell pour lui avoir spontanément ouvert les portes de l’opéra.